Bordé de volcans enneigés, craquelé par la sécheresse, coloré au fluo par ses lagunes minérales et ses lacs de sel, l’Atacama est un enfer pour la vie mais un chef-d’oeuvre d’esthétique. Au nord du Chili, le désert le plus sec de la planète est aussi un univers minéral étrange qui affiche les couleurs des matériaux vomis par ses volcans et soumis aux caprices d’un climat extrême. Une destination ultra tendance que l’on vous propose de parcourir au rythme de ses éléments bruts.
Par Eric Vancleynenbreugel

Parfaitement conique, culminant à près de 6000 mètres, le volcan Licancabur marque la frontière entre Bolivie et Chili. A ses pieds débute l’Atacama : 1000 kilomètres de long. Le désert le plus sec de la planète. Très peu de vie, quasi pas de faune, encore moins de plantes. Dans certaines zones, il ne pleut pas parfois durant plusieurs années et les plus jeunes enfants sont alors bien surpris lorsqu’ils assistent à leur première averse! Certaines stations météo reculées n’ont même encore jamais enregistré de précipitations!
San Pedro de Atacama, oasis au milieu de rien, doit son existence à une rivière venue des Andes qui le raccroche à la vie. Avec ses commerces improbables, ses ruelles poussiéreuses, ses maisons en terre et son église immaculée à la charpente en bois de cactus sortie tout droit d’un western, le village garde un fort caractère, à tel point que le Chili l’a classé Monument national.
Une ambiance ‘old style’ issue de la volonté de la communauté atacameño de ne pas défigurer San Pedro. D’où des règles contraignantes comme l’approvisionnement des épiceries en charrettes à bras. Voire surprenantes puisque les bars n’y sont pas tolérés. Alors, pour boire un verre, il faut s’attabler dans un restaurant et commander quelques empanadas par exemple. Et si dans certaines adresses, la musique live agrémente les soirées, tout doit s’arrêter à minuit. Pas question de danser non plus, sous peine de forte amende ! Des lois édictées dit-on pour éviter les excès, surtout lorsque les mineurs descendent en ville. Mais la jeunesse locale a trouvé la parade: puisque San Pedro doit rester au calme, alors certains organisent des soirées clandestines en plein désert…


Sable
A l’ouest de San Pedro, la terrible cordillère du Sel barre l’horizon entre les Andes et l’océan. Un enfer minéral exempt de toute végétation. Le long de la route qui grimpe vers les crêtes, la roche se dresse comme un troupeau de dinosaures figés pour l’éternité. Mais le plus bouleversant demande encore un peu de patience : quelques centaines de mètres à parcourir dans la poussière et la roche pour déboucher d’un coup sur la rougeoyante Vallée de la Mort. Elle n’a pas toujours porté ce nom lugubre et avait été plus justement baptisée en son temps «Vallée de Mars» par un missionnaire jésuite belge, le père Gustave Le Paige. Par déformation, les Chiliens l’ont appelée vallée de la « muerte » et le nom est resté.
Un peu plus loin dans la cordillère, changement total de couleur. On passe du rouge et du blanc au gris et au noir au fur et à mesure que l’on approche de la Vallée de la Lune. On ne pouvait trouver meilleur nom à cet immense amphithéâtre sans vie constellé d’étranges rochers pointus. L’ambiance est spatiale, il ne manque que la légère attraction lunaire!
C’est ici que Stanley Kubrick a tourné certaines scènes de « 2001, l’Odyssée de l’Espace ». C’est ici aussi, parfois, que l’on teste les futurs véhicules spatiaux avant de les envoyer vers Mars. Face à l’amphithéâtre jaune et rouge, une immense dune de sable noir en forme de croissant. On se demande d’ailleurs bien d’où vient ce sable d’une autre couleur… Le clou du spectacle est pour bientôt mais pour cela, il faut grimper l’arête de la dune et s’installer. Doucement alors, le soleil fait éclater de rougeur les roches de la cordillère avant de laisser la place aux étoiles. Rideau.


Sel
La cordillère du Sel doit son nom aux dépôts blanchâtres de chlorure de sodium qui l’encroûtent sur de grandes surfaces. A la tombée du jour, un phénomène étrange se produit au cœur de cet univers minéral, dans un endroit de la cordillère souvent ignoré des visiteurs. Cela se passe dans un canyon aux parois d’un blanc lumineux. En réalité, des dépôts de sel laissés par une rivière qui coulait ici il y a 25 millions d’années. Au moment où le dernier rayon de soleil a disparu, les parois se mettent d’un coup à craquer en raison du brusque changement de température, au point d’avoir le sentiment que toute la montagne va s’écrouler… Une symphonie éternelle offerte par une nature décidément incroyable.
Une légende indienne raconte que ce sont les larmes du volcan Lascar qui perlent et viennent à l’occasion humecter les canyons. Célibataire rendu inconsolable par la bonne fortune de son géant de voisin, le Licancabur, auquel la nature a adossé une «épouse», le volcan Juriques.
Aux pieds de ces monstres, à 2300 mètres d’altitude, le salar de l’Atacama couvre le plateau jusqu’à l’horizon d’un hérissement de croûtes de sel. Sous les pieds, elles craquent comme des gaufrettes. C’est la troisième plus grande mer de sel asséchée de la planète. Les journées ici sont quasi immanquablement torrides. Et l’intensité des rayons solaires est encore multipliée par la blancheur du sel.
Une grande partie du salar a été classée réserve naturelle. On ne peut donc parcourir que la lagune de Chaxa, où nidifie une colonie de flamants roses. Qui ont la particularité de danser sur leurs pattes lorsqu’ils recherchent de la nourriture.
Malgré son aridité, c’est pourtant autour du salar que se concentrent les quelques villages, regroupés en général autour d’une vieille église blanche. Les Indiens atacameños y vivent dans la précarité, cultivant quelques mètres carrés de maïs et de quinoa et élevant des lamas. Exactement comme leurs ancêtres le faisaient déjà il y a des siècles.


Feu
Plus au nord, à la frontière bolivienne, il faut un peu de courage pour rejoindre le site d’El Tatio. D’abord se lever aux petites heures (3h 30 du matin) puis enfiler trois heures de route cahotante en 4 x 4.
Là, au pied des Andes, des geysers, des marmites de boues, des fumerolles et des ruisseaux aux eaux chargées et colorées témoignent du volcanisme ambiant. L’équipement hivernal est de rigueur car même au cœur de l’été, il gèle tous les jours au lever du soleil ! C’est l’heure où le contact entre l’eau chaude et l’air glacial produit le plus de condensation.
L’endroit est dangereux et s’approcher de trop près d’un geyser ou d’une marmite de boue peut se terminer en accident. Chaque année, plusieurs visiteurs sont gravement brûlés, voire tués. Prudence donc. Certains bouclent la visite par un bain dans l’une des sources chaudes qui sourdent en lisière de la plaine. Avant de déguster, pour le petit-déjeuner, des œufs cuits sur geyser!
Au retour, halte au pittoresque village de Chiu Chiu. Son église, avec ses murs en adobe, son toit de chaume, ses portes et son plafond en bois de cactus est l’une des plus anciennes du Chili. 300 Indiens habitent ici, élevant des lamas et cultivant quelques lopins de pois et de céréales.


Eau
L’aridité de l’Atacama est en grande partie due aux innombrables reliefs, souvent des volcans, qui cerclent la région, eux-mêmes entrecoupés de hauts plateaux. Ces écosystèmes recèlent eux aussi de belles merveilles. Comme les deux lagunes jumelles de Miscanti et Miñiques, à 120 kilomètres au sud de San Pedro.
Au fur et à mesure que la route grimpe, on croise de plus en plus de lamas et de vigognes qui paissent les quelques herbes blondes et drues qui égrènent la puña. L’air se fait rare et au moindre effort, les poumons s’essoufflent. On dépasse les 4000, le ciel prend des tons d’un azur de plus en plus intense, inconnus chez nous. On atteint finalement la Reserva Nacional Los Flamencos.
En contrebas de volcans éteints, les deux lagunes inondées de soleil forment un kaléidoscope de couleurs vives. L’Atacama est la preuve que même soumise aux pires conditions, la nature continue d’émerveiller.


Air
L’Atacama est aussi un paradis pour les pêcheurs d’astres. Car ici, quasi chaque nuit est illuminée par la voie lactée. La sécheresse extrême et l’absence de pollution lumineuse ouvrent le ciel comme un livre aux téléscopes les plus puissants de la planète. Dont ceux du célèbre et ambitieux projet international « Alma ». Installé à plus de 5000 mètres d’altitude, ce radiotéléscope géant composé de dizaines d’antennes doit notamment permettre de comprendre la formation des étoiles et de découvrir de nouvelles exo-planètes et peut-être une vie extra-terrestre. Pour beaucoup d’Atacameños, plus besoin de preuves puisque la plupart affirment avoir déjà aperçu… des ovnis au-dessus du désert. Et souvent à plusieurs reprises !
Par contre, pour apprendre à lire la voûte céleste et pour observer de plus près les astres, rien de vaut une session d’observation telles que celles organisées par des astronomes en plein désert. Avec du matériel moins coûteux et moins volumineux mais avec autant de passion que les scientifiques d’Alma. Comme Jorge, astronome atacameño pur jus, qui a installé son petit observatoire près de San Pedro, en plein désert.
Confortablement installé la tête vers la voûte céleste, on l’écoute d’abord passer en revue quelques rudiments d’astronomie. Il explique avec fierté que les étoiles les plus brillantes sont visibles dans le ciel de l’hémisphère sud, à commencer par Sirius. Notre célèbre étoile polaire ne figure elle même pas parmi les 20 plus lumineuses ! Ensuite, Jorge invite ses « élèves » à observer à l’œil nu quelques-unes des 88 constellations, la voie lactée, les nébuleuses et les étoiles. Avant de finalement passer à la pratique. Les téléscopes sont alors pointés vers des points précis du ciel et notamment vers Mars la rouge. Jorge dispose aussi de tripodes et se fait un plaisir d’aider les fans de photo à immortaliser les nuits étoilées de l’Atacama.


Carnet de voyage :
– Quand partir?: l’Atacama est agréable toute l’année, même entre janvier et mars, durant « l’hiver bolivien » qui arrose parfois un peu le désert. L’occasion peut-être de le voir fleurir !
– Santé: aucun vaccin n’est obligatoire. Ce qui guette le plus le voyageur, c’est le «soroche», le mal de l’altitude, qui se traduit par des coups de fatigue et des nausées. Pour l’éviter, beaucoup boire (mais un minimum d’alcool), manger léger et éviter trop d’efforts.
Infos : http://chile.travel/fr.

