Véritable condensé de l’Arctique, l’archipel du Svalbard est un paradis blanc que l’on explore avec respect lors des croisières- expéditions menées par le croisiériste « Grands Espaces ». Un voyage unique en son genre mais avant tout une aventure, où l’imprévu est en permanence au programme.
Par Eric Vancleynenbreugel


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Jour 1 : La ville de l’extrême
Longyearbyen : la « ville » la plus septentrionale de la planète a gardé son image de refuge de pionniers. On s’y balade en tenue de ski quasi toute l’année et on y recense plus de chiens de traineaux que d’habitants. Il est interdit d’y accoucher et d’y être enterré. Pas de chats non plus, pour protéger les oiseaux. Et surtout, on ne sort pas de ses limites sans arme car si les rennes se baladent dans les rues, les ours polaires sont ici chez eux aussi. Après une rapide visite, il est temps d’embarquer sur l’Ocean Nova qui nous attend dans la baie. La septantaine de passagers est prête pour une semaine de navigation sous la lumière permanente de l’été polaire, encadrés par une équipe de naturalistes passionnés. Objectif de cette croisière-expédition : atteindre la banquise qui en cette saison touche le nord de l’archipel.
Sur la passerelle et sur les ponts, les scientifiques du bord scrutent en permanence à 360 degrés à la recherche de la faune. L’après-midi est bien entamée et le soleil perce enfin puis illumine les sommets de l’Isfjorden, cette immense langue de mer qui incise sur plus de 100 kilomètres de longueur l’île du Spitzberg. Une demi-heure plus tard, l’Ocean Nova aborde la haute mer et, d’emblée, le navire se met à tanguer. Cap plein nord.

Jour 2 : Glaciers immenses
Après une nuit de navigation, le navire jette l’ancre dans le fjord de la Croix. Le ciel est bas ce matin pour la première sortie en zodiac à Lilliehöök mais les oiseaux sont en nombre : guillemots, fulmars, eiders et même le mergule nain, un petit pingouin miniature. Au fond du fjord, on se sent minuscule face au glacier qui plonge dans l’océan sur un front de 7 kilomètres de large et 50 mètres de hauteur. Et pourtant, il est en net recul comme beaucoup d’autres glaciers du Svalbard.
L’après-midi, nouvelle sortie zodiac dans la Baie du 14 Juillet, cerclée de hautes falaises et de son glacier affichant au moins cinquante nuances de bleu. Sur les hauteurs, une colonie d’oiseaux marins piaille. Juste en-dessous, une dizaine de rennes profitent des maigres herbages à peine déneigés. Une espèce à nouveau présente en nombre dans l’archipel après avoir été décimée.

Jour 3 : Les ours… enfin
6h15, au troisième jour de navigation, l’annonce tant espérée retentit en cabine : « Chers passagères, chers passagers, nous observons un ours et des belugas. » Depuis quelques heures, on entendait le frottement de la glace sur la coque. L’Ocean Nova a en effet atteint la banquise. Vite, enfiler quelques vêtements chauds pour filer sur le pont supérieur. L’ours s’approche lentement, en tirant la langue et baillant, signe qu’il hume les odeurs. Il peut sentir un phoque à 60 km ! Peu farouche, il s’assied à quelques mètres du bateau et joue avec un morceau de bois emporté par les courants. De mémoire de guide, il s’agit de l’une des plus belles observations de ces dernières années. Le hasard veut que nous sommes juste à l’endroit où, en 1774, l’explorateur anglais Phipps, accompagné d’un certain Nelson, fit les premières descriptions de l’ours polaire. Aujourd’hui, on en compte environ 3000 sur et autour du Svalbard. Son poil jaune est creux comme une fibre optique et sa peau est en réalité noire. Une combinaison idéale qui, en plus d’une belle couche de graisse de 5 centimètres, attire la chaleur et protège du froid. L’ours polaire est un sacré nomade et on a même découvert qu’il dort en marchant. « Grâce à ces croisières, les naturalistes aident à recenser et en apprendre plus sur la faune, détaille Marie, naturaliste et chef d’expédition : les baleines, via une appli qui compile les observations, mais aussi les oiseaux, surtout s’ils sont malades. On observe par exemple que l’ours polaire semble s’adapter aux changements, il s’intéresse désormais aux carcasses échouées de baleines et de narvals et s’attaque aux rennes et aux morses qui pullulent au Svalbard. »

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L’équipe décide de réaliser une première sortie en zodiac vers la banquise, au milieu des glaçons. Le vent et les courants en décideront autrement, emprisonnant l’un après l’autre les canots. Heureusement, quelques manœuvres suffisent au bateau pour dégager un nouveau chenal et nous permettre de revenir à bord. Nouvelle tentative dans l’après-midi dans des eaux plus dégagées, avec cette fois un débarquement sur une plaque de glace bien stable. Au retour, surprise : l’équipe nous sert à bord des zodiac sans doute le chocolat chaud le plus septentrional de notre existence, là en pleine mer, entourés par la banquise.

L’Ocean Nova a atteint les 80 degrés Nord avant de mettre le cap au Sud, croisant trois phoques barbus -les plus grands de l’Arctique- paressant sur la glace. Deux autres ours sont repérés après le souper. Une mère et son petit un peu pataud et joueur qui court, plonge et prend son bain. Durant plus d’une demi-heure, les passagers sont hypnotisés par la magie de ce spectacle naturel. Comme il est interdit de briser la glace dans les fjords (principalement pour ne pas gêner les phoques annelés qui y vivent), le capitaine manœuvre prudemment mais sans rejoindre la banquise. Vers 22h30, le ciel s’ouvre un peu, offrant un « coucher » de soleil sans fin, tandis que les ours décident de changer de trajectoire et retournent vers les hauteurs du fjord.

Jour 4 : Morses et mergules
Au matin du quatrième jour, le navire jette l’ancre dans le fjord de Smeerenburg (littéralement « le village du gras ») situé dans l’extrême nord de de l’archipel. Le temps est venu pour une nouvelle sortie en zodiac dans ce qui fut un repaire de baleiniers. En témoignent une hutte et d’anciens fours en pierre dans ce qui fut une implantation hollandaise autrefois protégée par un fort. L’archipel était autrefois divisé en secteurs attribués aux différents pays baleiniers. L’huile éclairait les riches demeures de l’Europe entière et notamment le palais de Versailles. Comme le précise l’un des scientifiques de l’expédition, « c’est la découverte et l’utilisation du pétrole qui a sauvé ce qui restait de baleines, soit 5 à 10% des effectifs d’origine. » Nous croisons quelques belugas tout blancs et un phoque barbu en plein chant nuptial.

L’après-midi, nous faisons escale dans la baie de la Madeleine pour d’abord observer une falaise où nichent des mergules et des sternes, puis pour approcher du front d’un glacier et enfin poser le pied sur la grève de Gullybukta. Un grand troupeau de morses mâles s’y est installé, paressant au soleil. Nos guides sont armés car les ours ne sont jamais loin. Quant aux morses, ils ne se soucient pas de nous et continuent à se gratter, se prélasser et rouspéter sur un éventuel voisin trop gênant. Les morses ont été eux aussi victimes d’une chasse intensive. Depuis qu’ils sont protégés, ils sont revenus coloniser l’archipel en provenance de la Terre François Joseph, dans l’Arctique russe. Ils sont à nouveau plus de 4500. Même histoire pour le renne que l’on trouve maintenant en très grand nombre.

Jour 5 : Barbecue polaire
La nuit nous a emmenés jusqu’à la Baie du Roi pour un départ matinal en randonnée dans la toundra, à l’assaut d’une petite falaise aux oiseaux. Sur la pente, des rennes se nourrissent des premières pousses du printemps. Au bord d’un névé, un couple de lagopèdes se laisse approcher. D’en haut, on aperçoit au loin les sommets des Trois Couronnes, trois montagnes pyramidales emblématiques du Svalbard.
L’archipel fut aussi convoité pour ses ressources géologiques : le charbon, toujours exploité, mais aussi le marbre, comme en témoigne l’escale de l’après-midi à Ny London dans ce qui fut une improbable petite mine, sans doute la plus septentrionale de la planète. L’entreprise dura de 1911 à 1913 et se solda par un échec : 70 hommes y travaillaient dans des conditions dantesques pour extraire le marbre. En raison des différences de température, les cargaisons arrivèrent brisées en Angleterre. Le site industriel est aujourd’hui protégé et témoigne d’une époque où tout semblait possible.
Au soir, une surprise nous attend sur le pont 5 : un barbecue polaire… sous le soleil de minuit !

Jour 6 : Retour dans l’Isfjorden
Le jour suivant, la météo est à la brume, à la purée de pois même : pas moyen de partir en zodiac et le capitaine décide se replier sur le St Jonfjord. Entouré de langues glaciaires, il s’enfonce profondément dans l’île. L’endroit est parfait pour une randonnée ou une excursion en zodiac vers le front glaciaire.
L’Isfjorden est réputé attirer les cétacés mais peut-être ne sont-ils pas encore remontés du Sud. « On est en plein dans ce qu’est une croisière-expédition, précise Marie. Il faut s’adapter à la météo et aux observations que permet la faune. » Changement de cap donc : en fin d’après-midi, dernière sortie dans une baie en partie englacée pour faire de très belles observations de phoques. Mais il faut à présent mettre le cap pour rejoindre le port de Longyearbyen le lendemain, le bout d’un voyage qui n’a cessé de nous confronter aux merveilles de ce monde gelé.

Carnet de voyage :
Grands Espaces a été rêvé et créé par un fervent défenseur de l’environnement, Christian Kempf, compagnon de route de l’explorateur Paul-Emile Victor. Son but : former des ambassadeurs de ces milieux fragiles. Il s’est imposé un cahier de charges strict : partage des observations, respect total des règles d’approche de la faune, émissions de CO2 compensées (bateau et vols), contribution financière à la surveillance du parc national du Svalbard, aucun rejet d’eau noire ou grise, aucun plastique à usage unique à bord…
Infos : www.grands-espaces.com.






Photos Eric Vancleynenbreugel