Madagascar est un pays inclassable. Ici, on laisse de côté ses repères acquis ailleurs en Afrique. Avec son infinité de paysages et de visages, de peuples et de coutumes, cette île qui a pris la forme d’un continent est la promesse de plusieurs voyages à la fois.

Par Eric Vancleynenbreugel

Madagascar

Dès la sortie de l’aéroport, le ton est donné : routes défoncées, éclairage public quasi inexistant, le pays est très pauvre. C’est le début de l’hiver austral, le thermomètre n’atteint plus toujours les 20°C et les Malgaches des hauts plateaux ont enfilé pulls et bonnets. A Madagascar, on peut laisser de côté tous ses repères acquis ailleurs en Afrique. Caméléons, lémuriens, arbres étranges… plantes et animaux, presque tous sont uniques. En rue, les ethnies se mélangent. Peaux claires ou foncées, yeux bridés ou non, cheveux lisses ou crépus, une vingtaine de peuples composent la population. Les coutumes, dominées par les tabous (fady) et le culte des morts, trahissent autant des influences venues d’Asie que d’Océanie, d’Afrique voire d’Europe.

A Tananarive, on retrouve le même kaléidoscope humain. Nous sommes dans le fief de l’ethnie merina, d’origine indonésienne. La géographie de la capitale se traduit par un imbroglio de ruelles imbriquées entre lacs et rizières. Tentaculaire, la ville s’étendait à l’origine sur 12 collines sacrées, chacune appartenant à un roi différent. Embouteillée, désordonnée, sans véritable centre, difficile parfois de dire si on l’aime ou pas. Avec néanmoins un coup de cœur pour la ville haute, ses escaliers, ses panoramas et le palais de la Reine. Un petit tour ensuite sur les marchés d’artisanat, avant de prendre la route.

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Pousse-pousse à Antsirabe

170 km, soit 3h sur la « meilleure » route du pays, la N7, pour rejoindre Antsirabe et les mythiques Hautes Terres. Elles sont l’âme et surtout le grenier de l’île. Perchées à une altitude moyenne de 1200 mètres, elles occupent près des trois-quarts de la superficie du pays. La ville, réputée pour ses sources thermales, est perchée à 1500 mètres d’altitude et ça grelotte parfois durant l’hiver austral. C’est aussi la capitale du pousse-pousse (posy-posy), introduit il y a un siècle par les chinois. Ils sont plus de 5000, qui emmènent les enfants à l’école, les femmes au marché, les hommes au travail… Une course ne coûte que 500 ariary (quelques cents !). Mais ne s’improvise pas « tireur » qui veut: il faut réussir un sérieux examen de code de la route.

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Le paysage se transforme peu à peu en une étrange mosaïque de relief dénudé, de plaines et de cuvettes. La forêt qui jadis recouvrait les plateaux a quasi disparu et les morceaux qui subsistent sont soumis à l’assaut des charbonniers. Comme en témoignent les sacs empilés le long des routes, prêts à être vendus ou embarqués dans les taxi-brousse. L’érosion qui en résulte modifie le paysage, dévoile la latérite qui compose le sol de l’île et creuse d’immenses « lavakas ». Un terme malgache repris par les scientifiques pour nommer un profond ravinement dû à l’érosion. En certains endroits, ce sont de véritables canyons couleur sang, totalement stériles, qui entaillent le sol. Le phénomène n’est pas près de s’arrêter car le charbon de bois reste à peu de choses près l’unique combustible domestique. L’hiver, les soirées sont plutôt fraîches sur les haut-plateaux et les gens se regroupent autour de petits feux ou de braseros. Seules lueurs dans la nuit des campagnes dans un pays où 80% de la population n’a pas l’électricité !

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Là où commence le monde des morts

Les petites maisons malgaches ponctuent joliment le paysage de leurs formes cubiques. Murs de terre rouge, toits de chaume, varangue pour faire sécher les récoltes, toutes sont orientées Nord-Sud. Jamais d’ouverture à l’Est ni de cheminée: les mauvais esprits pourraient y pénétrer. Au-delà du « fady » (tabou), l’absence de cheminée a surtout pour fonction de protéger les bois de charpente des termites. Comme en témoignent les longues trainées de suie qui couvrent les façades au-dessus des fenêtres, les maisons sont ainsi enfumées. Pour les Malgaches, les morts sont toujours présents et actifs. Il faut donc se concilier leur bienveillance et respecter nombre de rites et interdits. Ainsi, certains sommets des Hautes Terres sont considérés comme appartenant au monde des défunts et l’on ne s’y aventure pas. Sur les plateaux, l’ethnie merina pratique encore le « famadihana », le retournement des morts. Pour y assister, il faut venir entre juillet et septembre. La cérémonie ne se déroule que tous les 3 ou 5 ans, voire plus pour les familles pauvres, car elle peut peser très lourd dans le budget. La tradition oblige en effet d’inviter les proches mais aussi tous les villageois -parfois plusieurs milliers de personnes- à un grand repas. On boit beaucoup de rhum -même les femmes- et on danse. Le lendemain, la fête reprend puis dans l’après-midi, les gendres doivent tuer un zébu avant d’ouvrir le tombeau. Les ossements sont ensuite lavés, promenés et enveloppés d’un nouveau linceul. Un signe qui ne trompe pas : plus le défunt a été aimé et respecté, plus on ajoute de tissu !

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Un trekking en altitude, c’est le meilleur moyen de partir à la rencontre des populations. Que l’on croise sur les chemins, dans les champs, au village… Entre les collines, les rizières s’ouvrent en larges escaliers, déclinant toutes les nuances de vert et de rouge. Sublime !

Comme souvent en Afrique, ce sont les rencontres humaines qui marquent le plus. L’île rouge est peu touristique et beaucoup de villageois sont surpris et fascinés par la venue d’Européens. Il arrive que des enfants pleurent car vous êtes le premier blanc qu’ils voient ! Parfois timides mais jamais fermés, les Malgaches apprécient discuter avec les Vazahas. Littéralement, les « pirates », premiers européens à s’être installés sur l’île. 

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Douche naturelle

Pour rejoindre l’ouest de l’île, les routes se font toujours plus improbables puis deviennent des pistes défoncées. Les kilomètres ne défilent pas bien vite. Ce qui permet d’observer la vie, les étals qui bordent les routes et de s’arrêter pour se rafraîchir dans une échoppe de boissons « alcooliques » (rhum, vin) ou « hygiéniques » (bière et sodas). Seuls les taxi-brousse semblent défier le mauvais état du réseau, traversant les villages comme des éclairs, bondés et surchargés de marchandises hétéroclites.

Les derniers kilomètres sont encore plus cahotants, les ornières sont à présent des fossés ! Voilà enfin les rives du fleuve Tsiribihina et la fin du ‘massage à l’africaine’. Des barges sont rangées sur les rives, prêtes à faire la descente du fleuve jusqu’à l’océan. On y embarque pour un voyage dans le voyage, un périple contemplatif. Le fleuve aux eaux rouges est surplombé de collines escarpées où prospère encore une forêt-galerie. Zigzaguant d’une rive à l’autre pour ne pas échouer, le bateau offre juste le confort nécessaire pour apprécier le paysage et observer la faune : oiseaux, crocodiles sur les rives et lémuriens, à l’aise dans toutes les situations, au sol comme dans les arbres. A la tombée du jour, la barge accoste sur un large banc de sable pour dresser les tentes en lisière de forêt. Un feu de camp, des chants et un peu de rhum, la soirée sera belle, éclairée d’une pleine lune et de milliers d’étoiles.

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Au matin, cap sur l’autre rive: une chute d’eau y dévale du plateau dans une vasque turquoise, à 100 mètres seulement de la Tsiribihina. Parfait pour se rafraîchir avant de reprendre la navigation. Après la forêt, le fleuve baigne des champs. Petite halte dans un village, les enfants tout sourire nous prennent par la main. Le petit marché, coloré et parfumé, est un tableau de scènes de vie : des femmes se font coiffer à côté du marchand de poissons, d’autres se font maquiller, les enfants courent partout. Au bout du village, une petite fabrique de tabac où travaillent des femmes de tous âges. On peut lire une certaine tristesse sur le visage des plus âgées, usées par ce métier pénible.

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Les aiguilles du ciel

Le fleuve s’étend ensuite toujours plus, large en certains endroits d’un kilomètre ! Après 3 jours de navigation, Belo est en vue. Une étape qui signe le retour sur les pistes défoncées, vers un autre joyau naturel de Madagascar. Pour cela, il faut encore mettre les 4×4 sur un bac pour traverser le fleuve avant de s’engouffrer dans la brousse.

A cent kilomètres au nord de Belo, le parc national des Tsingy de Bemaraha est inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco. Les Tsingy sont de véritables cathédrales naturelles. Le calcaire, vieux de millions d’années et lentement érodé par les pluies, y forme un réseau dense et difficilement pénétrable, sculpté en lames, montant parfois à 100 mètres vers le ciel. D’étroites failles et crevasses permettent de s’y faufiler mais… gare au faux pas! Plusieurs parcours ont été aménagés, obligatoirement avec guide. Le plus aventureux (celui d’Andamozavaky) dure 4h et ne s’adresse ni aux corpulents ni aux sujets au vertige. C’est en effet une vraie ‘via ferrata’ qui grimpe à l’assaut du rocher. Nécessitant donc baudriers et mousquetons. La peine est vite récompensée par un spectacle inoubliable que l’on peut contempler tout à son aise depuis quelques belvédères aménagés sur les sommets. Dans les arbres qui entourent les Tsingy, des lémuriens jouent, mangent et sautent avec agilité de branche en branche. On en compte 13 espèces dans le parc, dont l’Eulemur Rufus, le propithèque -qui danse lorsqu’il se déplace sur le sol- et même le fameux aye-aye, étrange animal nocturne au doigt d’ET. S’ils développent une agilité semblable, les lémuriens ne sont pas des singes mais bien un sous-ordre des primates dont 90% des espèces sont ici endémiques.

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L’allée des géants

Au sud du fleuve Tsiribihina débute un autre monde encore: à l’approche de la réserve de Kirindy, d’étranges végétaux pointent au-dessus de la brousse. Ils sont l’emblème de l’île: sept des huit espèces de baobabs de la planète ne poussent qu’à Madagascar. Vision majestueuse que ces géants que l’on dirait plantés à l’envers ! Il faut passer par la célèbre allée des Baobabs de préférence à la tombée du jour. Dans un paysage presque extraterrestre, plus de 300 ‘Andasonia grandidieri’ s’élèvent à 30 mètres vers le ciel, pour certains âgés de plus de 800 ans ! Au coucher du soleil, le spectacle vire au grandiose lorsque la lumière se fait ocre puis flamboyante avant de passer au bleu nuit. Seules les ombres de ces géants se détachent alors sur un fond d’étoiles naissantes.

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