Le « pays des aigles » et du raki culturel s’ouvre au tourisme mais ne veut pas oublier son identité. Le voyagiste TUI a déjà poussé la porte et jongle entre développement rapide et préservation. Visite de terrain.
Par Béatrice Demol

Pays en construction, qui accueille sans se vendre, l’Albanie doit se méfier de ceux qui veulent acheter son identité contre quelques millions de touristes. Si la Riviera est sous pression, le reste du pays demeure néanmoins totalement préservé.

Soumis à une croissance touristique vertigineuse, à l’image de la Turquie et de la Croatie il y a vingt et trente ans, le pays doit avant tout réussir sa transition, entre afflux massif et voyage de qualité, entre grands projets pilotés par l’Etat et petites structures locales, souvent financées par la diaspora qui représente près de 50% des citoyens albanais. L’enjeu est immense. Pour une première immersion, nous avons vécu la sensation agréable d’avoir voyagé dans le temps, quand découvrir un lieu signifiait encore quelque chose. Il reste à espérer que cela dure.
Les mots pour sourire en albanais
Quelques mots griffonnés dans mon carnet : Mirendita, Faleminderit, Mirupafshim. Bonjour, Merci, Au revoir. Facile. L’Albanais est la seule langue qui se parle comme elle s’écrit. 36 lettres sur l’alphabet latin et, selon les régions et l’humeur du jour, un accent tonique qui se déplace pour donner une intonation presque chantante, mais toujours très énergique. Ces trois mots suffisent pour décrocher un sourire sur les visages fermés de ceux qui nous accueillent, même si on ne comprend rien à leur réponse.

Nous sommes au cœur des Balkans. L’Albanie porte le poids de l’instabilité régionale et d’un isolement total de plus d’un demi-siècle. La vie reste rude, comme les montagnes. Et les Albanais paraissent fiers et déterminés, forgés par une culture de survie et de solidarité communautaire face à une dictature que le monde a peu documentée. La découverte n’en est que plus authentique.


D’ailleurs, notre guide n’a pas l’intention de nous poser sur la plage – sauf pour loger car on est tout de même bien les pieds dans l’eau, et que les plus belles stations balnéaires sont dans le sud, au-delà de Vlorë, porte d’entrée de la célèbre Riviera. Nous n’irons pas plus loin, et c’est suffisant pour saisir la sincérité des paysages et des humains qui traversent cette terre inconnue. Assez pour donner envie, la prochaine fois, de suivre la mer Ionienne jusqu’au bout.
Durrës : sous le béton, l’histoire et la plage
Il faut mériter la ville portuaire de Durrës, face à la mer Adriatique. Depuis l’aéroport de Tirana, traverser rapidement les étendues sans identité, cimenteries, bâtiments inachevés et loueurs de voitures – le métier le plus pratiqué, après les laveurs de… voiture. Puis se laisser happer par la grosse tâche de verdure, des forêts de pins qui alternent avec un alignement chaotique d’hôtels en construction, typique des côtes du sud de l’Europe dans les années septante. On appelle cela le développement touristique non planifié. Vite, l’air et la lumière s’imposent, une odeur de pins brulés et de sel, des terrasses apparaissent, puis la mer et la côte albanaise.

Les géants du littoral : une hôtellerie de volume
Sur la promenade Taulantia, bordée de palmiers, les quelques touristes se mêlent aux locaux autour d’un plateau de fruits de mer, une petite dame sans âge qui vend des bibelots se fait gentiment rabrouer par deux policiers qui saluent son voisin qui, lui, doit avoir la bonne carte. Deux adolescentes remontent la plage avec leur planche de surf. On range les parasols et on sort les cocktails. Deux hôtels neufs abritent nos retours d’excursions. Le premier est un gros all inclusive familial chic et kitsch, situé à Golem, la plus grande plage de la station : le Grand Blue Fafa Resort. Le second, le Melia Durrës, sur la plage de San Pietro, est un autre géant du littoral mais agencé de telle façon que cela ne se sent pas. Lignes épurées, design élégant, il réussit le pari impossible de faire oublier qu’il y a dix restaurants et bars, un casino et huit piscines dont deux sur le toit. Des arbres, des dunes et des jardins cachent la vue de l’établissement depuis la plage privée tandis qu’à l’inverse, la majorité des chambres offrent une vue sur l’Adriatique.

Résilience par le rire et la dérision
Au-dessus des plages de Durrës, qui ne vibrent qu’en saison, sur les hauteurs, on visite l’amphithéâtre elliptique romain du 2ème siècle, le plus grand des Balkans, totalement incongru au milieu des immeubles résidentiels. On profite du panorama de la terrasse et du bar qui surplombent la tour du château dont ne subsistent que quelques remparts en ruines. Et, dans le centre historique, animé toute l’année, on admire les étages rénovés à la vénitienne des boutiques presque ‘luxe’ des avenues. Enfin, on préfère le musée privé Peeping Tourists (www.peepingtourists.com) – immersion tragi-comique dans le tourisme albanais sous le régime communiste – au classique Martyrs Museum. On y découvre notamment comment l’humour noir a contribué à la survie de la population qui a vécu sous une cloche cruelle et paranoïaque pendant plus de quarante ans.

Tirana : chaos, couleurs et mémoire vive
Beaucoup trouvent la capitale chaotique. Je la trouve vibrante. Tirana ne cherche pas à plaire et ne cache rien. La place Skanderbeg, bombée en son centre pour offrir une vue à 360°, est un théâtre politique. L’opéra dont la première pierre fut posée par Krutchev, la mosquée Et ’Hem érigée par les Ottomans, les ministères aux façades fascistes de l’occupation italienne, la pyramide reconvertie en centre culturel, chaque bâtiment raconte une époque différente.

Au gré des rues, même chapitres historiques : blocs colorés, cathédrale Saint-Paul, la nouvelle mosquée Namazgah financée par les Turcs, la Villa 31du dictateur transformée en résidence d’artistes, la librairie Adrion où l’on peut feuilleter les livres dans de grands canapés avant d’acheter un exemplaire du Kanun – le recueil des traditions. Le Bunk’Art 2, le célèbre abri antinucléaire réservé au dictateur Enver Hoxha et son élite, en plus d’abriter des cellules d’interrogatoires sanglants, est devenu le musée de la Mémoire. 170.000 bunkers ont été construits dans tout le pays, la plupart sont à l’abandon, certains ont été transformés en musées, en cafés, en salles d’exposition, en maisons d’habitation ou en hôtels.

Street Art et communisme, le cœur branché de Tirana
Le quartier de Blloku, autrefois réservé au parti et à la police secrète, est devenu le lieu le plus tendance où, la journée, les touristes admirent les œuvres de street art et les vitrines des boutiques très chics. Le soir, Tirana oublie son passé douloureux dans des cafés branchés. Au Komiteti Bar, la déco offre une intense plongée dans les années communistes et sa carte propose la plus grande collection de rakis du pays, une trentaine de variétés (vanille, cannelle, miel, piment…). Cette eau-de-vie locale est tellement forte que, souvent, on est incapable d’en apprécier les arômes.

Raki et Kanun, deux piliers de l’identité albanaise
Le raki brûle la gorge et ouvre les portes. Héritage direct du Kanun, le livre des règles albanaises, il incarne la fierté, l’hospitalité et la parole donnée. Chaque famille distille son alcool au fond du jardin ou dans la cour et le breuvage accompagne tous les gestes du quotidien – repas, cérémonies, disputes, réconciliations. Si on vous sert un verre, c’est pour vous souhaiter la bienvenue. Deux, pour vous montrer qu’on vous accorde la confiance – après tout, trois générations ont été confinées dans la peur et le refus de l’autre. Trois, pour exprimer l’amitié. Au moins pour un soir…


Des grands mâles un peu rustres
Le Kanun mentionne le raki comme partie réellement intégrante de l’hospitalité coutumière. Cet ouvrage est la bible du peuple albanais et on peut l’acheter partout. D’abord transmis oralement depuis les sociétés tribales pré-invasion ottomane jusqu’au début du 20ème siècle, ce code de vie juridique et moral a longtemps fait loi dans les régions où l’Etat ne pouvait pas contrôler le quotidien. Si les crimes de sang ne se comptent plus que par dizaines chaque année, certaines règles sociétales édictées par ce recueil du droit coutumier restent en vigueur dans à peu près tout le pays : hospitalité, respect de la famille et des anciens, organisation clanique, médiation locale. En revanche, si l’Albanie s’est alignée sur les lois européennes en matière de droits des femmes, le Kanun, lui, est un modèle absolu de patriarcat. Loin des villes, le débat n’a pas toujours sa place. Et c’est par l’humour et la diplomatie que le visiteur peut bousculer ces grands mâles un peu rustres – et penser qu’il soutient à sa façon le droit des femmes.


Lac Bovilla, l’aventure en jeep dans les montagnes
L’Albanie est un grand terrain de jeux pour les amateurs de nature, de montagnes, de lacs. Le camping sauvage a gardé ses lettres de noblesse et les familles s’en donnent à cœur joie, au milieu des chèvres. Les sacs à dos ne sont pas là pour la figuration. La nature est rude mais accueillante. Une halte sur la terrasse d’une ferme-vignoble, vins rugueux et rakis, trois mots au serveur et on sait qu’on est encore dans un no man’s land touristique. Direction : la montée vers le lac Bovilla, le miroir turquoise niché dans les montagnes de calcaire du parc national de Daiti. A l’arrière d’une jeep, cheveux au vent, un sentiment de liberté qui fait sourire le chauffeur. Il monte le son : Maitre Gimm’s couvre le crissement des pneus et les sièges confirment qu’ils ont fait la révolution.

Le long des chemins, la vie d’un pays que personne ou presque ne connaît puisque l’ouverture aux voyageurs se fait par les plages. Mais l’Albanie vaut mieux que le slogan déjà connu Le soleil, la mer et des prix tout doux. Il y a aussi : Le pays où les champs sont encore fauchés à la main ou encore Le choix des lacs. Car c’est ce qui défile sous nos yeux. Une succession de tableaux d’un autre âge, sur la seule grand-route qui traverse le pays du nord au sud – pour s’en écarter, choisissez un bon guide. Les montagnes encerclent les villages où, d’abord on se protège, ensuite on accueille.

Krujë : la citadelle qui raconte l’histoire albanaise
Une route en lacets mène à Krujë, le berceau en pavés de l’identité albanaise. C’est ici que le héros Skanderbeg tint tête à l’Empire ottoman pendant 25 ans au XVème siècle. Depuis les remparts de la forteresse, la vue embrasse la plaine jusqu’à l’Adriatique. Par temps clair, dit-on, on voit l’Italie. Dans les restos, les pâtes et les pizzas concurrencent d’ailleurs le Byrek et les Qofte. Dans le musée national, le demi-dieu porte toujours son casque surmonté d’une tête de chèvre.

Bazar de Krujë : raki local, café turc et souvenirs authentiques
Dans le bazar, les magnets côtoient les vieilles armes rouillées, les bunkers miniatures et les calottes en laine feutrée sont alignés à côté des bijoux en dentelle d’argent, des kilims et des bouteilles de raki. Les vieillards sont plus intéressés par le partage d’un petit café turc que par la vente – nous sommes hors saison. Et ils conseillent aux voyageurs de ne pas chercher la rue George Bush et sa boulangerie du même nom, mais plutôt d’emprunter le sentier historique pour dénicher les cachettes bektachies (de l’ordre religieux inspiré du soufisme) à flanc de colline.


Vignobles albanais : des vins de caractère
Tant qu’on reste dans les plaines ou sur la côte, il ne faut jamais plus d’une heure, ou deux si on aime les rencontres, pour relier un site à l’autre. On peut prendre le temps. Visites de vignobles et de distilleries, de forges ou de fermes, de producteurs locaux d’huile ou de miel, tout peut s’improviser sur la route, même entre deux étapes programmées. Nous avons donc fait halte au vignoble Nurellari, un domaine familial qui produit des vins bios aux noms chantants : Lavardar, Mintepucano. Fatos et sa femme Libonike ont racheté leurs propres terres au gouvernement et planté divers cépages, robustes comme la pierre des collines et le caractère de ses habitants. Leur fils Evi, sa sœur, des cousins et à peu près toute la famille travaillent pour l’exploitation agricole à laquelle Evi et sa femme ont ajouté six chambres d’hôte. Ils sont jeunes et pratiquent l’hospitalité albanaise autant que le marketing international. Chaque verre est associé à une histoire contée par le jeune patron qui achève la dégustation par un raki. Maison, bien entendu.

Berat, la ville aux mille fenêtres
Sur la route de Berat, halte dans une ferme de Lushnje : légumes du jardin, pain chaud, raki maison. On parle de la dictature, du tabac qui était l’un des seuls revenus, de l’alcool pour survivre aux hivers. Les Albanais connaissent mal leur histoire : l’école a longtemps effacé les nuances et la population n’a pas tout à fait sorti la tête du bunker. Les cousins installés en Italie, en Grèce ou en Allemagne envoient de l’argent pour finir le mois malgré un coût de la vie parmi les plus bas d’Europe. Pas de train, pas de métro, pas d’autoroute, que des voitures diesel « car un proche du gouvernement contrôle le marché ». Mais une nourriture non transformée, toujours saine et locale, des glaces naturelles, des dentistes aux équipements ultra modernes, un agritourisme de qualité, une nature exceptionnellement préservée.

Echecs et feuilleté aux poireaux dans un décor ottoman
Berat apaise. La ville aux mille fenêtres des façades étagées à flanc de colline semble flotter entre deux rives, deux époques. Dans le petit village fortifié sur les hauteurs, encore habité, à quelques ruelles pavées du Musée Onufri qui expose les icônes et les fresques du maitre, des petites vieilles vendent des nappes en dentelles et des sacs de cerises tout juste cueillies. Dans les ruelles de Mangalemi, les maisons blanches de pierre et de bois et leurs balcons terrasses s’empilent comme un décor de théâtre à l’architecture ottomane. Zéro touriste en ce mois de mai très ensoleillé. Un jeune dépose son vélo et accepte une partie d’échecs avec un ancien qui attend le joueur le long du boulevard Republika. Une vieille dame vend son raki dans des bouteilles de Coca Cola. Partout, on vous sert un verre avant même de vous demander d’où vous venez. Le soir, au restaurant Antigoni, vue sur la ville où les façades blanches s’illuminent une à une au gré du soleil couchant, on déguste des mezzés, du porc farci au fromage et du Byrek me presh, le feuilleté national aux poireaux.

Apollonia d’Illyrie : fantômes grecs sous les oliviers albanais
Les ruines d’Apollonia d’Illyrie, au sommet de la colline de Pojan, dorment sous un soleil de plomb, noyées dans une mer d’oliviers centenaires. Fondée par les Grecs au VIe siècle avant J-C, cette cité antique fut l’une des plus importantes de l’Adriatique. Cicéron y envoya son fils étudier. C’est ici que les oracles annoncèrent à Auguste qu’il serait le premier empereur et Agrippine le plus grand général de l’armée romaine. Mille ans d’histoire sous les pieds. Aujourd’hui, dans le parc archéologique, il reste un théâtre, quelques colonnes et un monastère byzantin transformé en musée poussiéreux où les icônes racontent un pays où les prénoms religieux furent interdits sous la dictature, où les églises servaient de greniers, pas de fête, pas de chien, pas de voiture, pas de passeport, pas de liberté. Visiter un pays, c’est visiter son passé historique, et aussi son passé proche.

L’Histoire au son des cigales dans les ruines d’Apollonia
Sur le site, tout est beau, même les poubelles en bois tressé. La vue sur la plaine et la mer est à s’y perdre. Et le silence est monumental. Une classe d’écoliers albanais écoutent, sans broncher, leur professeur raconter l’histoire dans une langue qui chante. Des bribes incompréhensibles, parfois même en français, s’échappent entre les chants des cigales : stoa (portique), bouleutérion (siège du conseil de la cité), scriptorium, paganisme. Pas un guide touristique à l’horizon. Pas un bus climatisé. Juste l’histoire brute, offerte sans folklore.

Vlorë : berceau de l’Albanie moderne
On rejoint la « ville des deux mers », Adriatique et Ionienne, après une très belle traversée au cœur des vignobles et des collines couvertes d’oliviers. La ville portuaire où fut signée l’indépendance semble un peu endormie hors saison. On évite les files pour la visite de la très belle mosquée de Muradie et le musée de l’Indépendance. Mais la porte d’entrée de la Riviera se met à vibrer dès l’été, surtout entre le Flag Square envahi par les artistes qui enchainent les performances et le Lungomare, le front de mer où plages privées et publiques, restaurants de poissons « frais toute l’année » et vendeurs ambulants donnent un air méditerranéen à la ville qui a connu les plus grandes vagues d’émigration du siècle dernier mais qui reste fière. Les jeunes de Vlorë surnomment leur mosquée blanche le Taj Mahal albanais et suivent la mode de la streetwear balkanique, larges pantalons et t-shirts floqués I am the best, qui contraste avec les styles vestimentaires plus neutres du reste du pays.

La porte d’entrée de la Riviera : poissons frais et couchers de soleil
Avant de penser à revenir, grimpez la petite colline Kuzbabait et posez-vous sur la terrasse de Kuzum Baba pour admirer la vue de la mer et la lagune qui s’entrelacent sous le soleil couchant. Au loin, on aperçoit l’île de Sazan, ancienne base militaire et néanmoins paradis naturel au cœur du parc marin de Karaburun – illustration en temps réel du dilemme albanais puisqu’actuellement sujet d’une mobilisation citoyenne pour la préserver de trop grands investissements immobiliers. Aujourd’hui, on ne peut rejoindre l’île et les eaux turquoise qui l’entourent que pour la journée.

The place to be
TUI a dégainé avant les autres en organisant ce voyage qui illustre la stratégie du groupe : construire la destination, l’investir et la vendre avant qu’elle ne devienne the place to be. En établissant des partenariats avec les autorités mais aussi les communautés locales, dans un pays encore peu connu, très peu cher, doté de jolies plages, d’une nature et d’une culture intactes, de sites archéologiques et de vestiges communistes à 2h30 de vol depuis Bruxelles, le tour opérateur façonne son offre qui sera en position dominante lorsque la destination explosera vraiment.
Son programme Futureshappers assure des formations entrepreneuriales en « tourisme durable ». La population veut y croire – on a déjà pris leurs mines. C’est l’heure. Les grandes destinations du sud européen sont saturées et les voyageurs recherchent toujours plus d’authenticité. Actuellement, le tour opérateur propose deux vols par semaine, une dizaine d’hôtels avec différentes formules, des circuits individuels ou en groupe et des excursions à la carte. www.tui.be

Photos: Béatrice Demol et doc. presse.