Au nord-ouest de l’Arabie Saoudite, les paysages lunaires d’Al-Ula emportent le voyageur dans un fascinant tourbillon d’antiques nécropoles perdues, de massifs de grès ciselés par le temps et d’oasis enfouies sous les palmiers.
Par Eric Vancleynenbreugel
Jusqu’il y a peu, personne n’aurait parié sur l’Arabie Saoudite en tant que nouvelle destination touristique. Aujourd’hui, on ne compte plus les tours opérateurs à s’être laissé séduire et à l’avoir ajoutée dans leur offre. Avec en point d’orgue une oasis perdue aux confins du Hedjaz, une province peu habitée et excentrée au nord-ouest du Royaume : Al Ula.

Premières impressions
Un premier voyage en Arabie Saoudite s’accompagne fort logiquement d’une foule d’a priori et de questionnements. Première surprise : l’atmosphère n’a rien d’une fournaise. L’hiver du moins, la température est franchement agréable et douce en journée, voire très fraîche dès la tombée de la nuit. C’est évidemment la saison idéale pour s’y rendre. Seconde surprise : beaucoup de lois restrictives ont disparu. Alors que l’on s’attendait à devoir respecter de nombreux interdits, on circule librement et la police n’est pas plus présente qu’ailleurs. Quant aux femmes, elles ne doivent plus se voiler ou porter l’abaya. Troisième surprise : la région d’Al-Ula n’est pas un désert monotone, bien au contraire. Au ciel bleu azur répondent les sables rouges d’où émergent des rochers biscornus, le vert des oasis et l’ocre des maisons de terre crue. Un paysage particulièrement envoûtant, aux couleurs sursaturées, jusqu’ici vierge de toute empreinte touristique. Certains le qualifient de plus beau désert de montagnes de la planète et il faut bien l’avouer, il n’a pas beaucoup de concurrence.
Au carrefour de trois continents, Al-Ula est un lieu hors du temps. Blottie dans la longue chaine de montagnes qui bordent la côte de la mer Rouge, l’oasis s’étend dans une vallée couverte de palmiers-dattiers et de bananiers. Au milieu d’un désert que l’on pense vide alors qu’il se révèle d’une incroyable richesse en paysages, plissé de canyons et de crevasses, abondant en découvertes inattendues. Comme lorsque tout à coup, derrière un immense rocher de grès rose d’apparence anodine, on se retrouve face à une immense paroi entièrement sculptée.

Renaissance des tombeaux du désert
Tout a été très vite : il y avait bien les récits des anciens qui évoquaient des villes englouties sous les sables mais il a fallu attendre l’orée des années 2000 avant de découvrir l’immensité de ce gisement d’un autre genre. Ce sont d’abord ces immenses tombeaux taillés à même le roc dont certains affleuraient encore en partie et servaient de refuge pour les bergers. Vestiges de la civilisation nabatéenne, la même qui construisit Pétra dans l’actuelle Jordanie. Chaque tombe était dévolue à une famille qui achetait la façade puis la faisait aménager et sculpter en fonction de ses moyens. Dans certains sites, ils appartenaient majoritairement à de riches femmes négociantes. Puis l’on découvrit Hégra, une cité commerçante au carrefour des routes de l’encens évoquée dans certains écrits de l’Antiquité mais dont on ne connaissait pas l’emplacement. Bien que les Nabatéens parlaient un arabe ancien, les inscriptions sont pour la plupart en araméen, langue des commerçants. Au total, plus de 110 tombes ont déjà été mises à jour et on en découvre de nouvelles chaque année. Mieux, une toute récente étude aérienne a permis de recenser plusieurs dizaines de milliers de sites et vestiges dans la région ! En 2008, juste consécration, Hégra devient le premier site saoudien classé au patrimoine mondial par l’Unesco.


La bibliothèque des sables
Un peu partout dans le désert, des milliers de gravures rupestres -le gisement est désormais considéré comme le quatrième plus important de la planète- témoignent que la région est habitée depuis l’aube des temps, à une époque où elle était aussi plus verdoyante. Plus de 5000 ont été recensées rien qu’autour de la cité antique de Dadan. Y sont représentés des lions, des autruches, des girafes, des dromadaires, des chasseurs mais aussi quantité d’écrits. Une immense bibliothèque venue de la nuit des temps et restée quasi intacte grâce aux conditions climatiques. Dadan, elle aussi en cours de fouilles, a déjà livré d’immenses statues de pierre et des tombeaux ornés de lions sculptés. Témoignages précieux de l’ancienne civilisation lihyanite, antérieure aux Nabatéens.


Retour au village ancien
Jusqu’au début des années quatre-vingt, les habitants d’Al-Ula vivaient dans le vieux village en pisé durant l’été et déménageaient pour l’hiver dans leur ferme toute proche pour cultiver l’oasis. Quasi abandonné avec l’afflux des revenus du pétrole, l’oasis d’Al-Ula est aujourd’hui réhabilité. Avec ses ruelles bordées de maisons en terre crue, on entre dans un conte des 1001 nuits, emmené par des habitants qui narrent la vie d’antan. Du vieux fort qui surplombe la ville, la vue est splendide. Une balade qu’il faut compléter dans les jardins de l’oasis, au fil des canaux d’irrigation. En plus des sentiers balisés, des pistes cyclables et équestres sont en projet. Tout autour, le désert est en phase de reverdissement. Un programme national vise à planter des dizaines de millions d’arbres pour contrer le réchauffement. Les essences, de préférence locales, sont soigneusement sélectionnées et améliorées dans les pépinières financées par l’Etat.


Un désert à l’infini
Pour prendre de la hauteur, une impressionnante route sinueuse grimpe à l’assaut des sommets proches de l’oasis. Elle mène au promontoire de Harrat, d’où la vue embrasse toute la vallée. Le restaurant et bar lounge musical aménagé sur le rocher est un concept encore impensable ici il y a quelques années. Beaucoup viennent s’y installer en fin de journée, à l’heure où le désert s’embrase. Ceci alors que la musique était encore prohibée il y a peu. Désormais, les stars internationales viennent se produire sur les sables d’Arabie. Notamment dans l’étonnante salle de spectacle ‘Maraya’, construite en plein désert, que les façades en miroir rendent presque invisible, se faisant oublier au profit des paysages qu’elle reflète à l’infini. Certaines célébrités, comme Alicia Keys, sont même tombées sous le charme de la région au point d’y acheter une propriété.


1001 nuits étoilées
A la nuit tombée, locaux et visiteurs se retrouvent au son de musiques lounge assis dans d’improbables salons aménagés dans les sables, à la lueur des torches et des illuminations mettant en valeur les formations rocheuses et les sites archéologiques. Comment ne pas succomber à un coucher de soleil sur l’immense monolithe de Jebel Alfil, dont la forme évoque un gigantesque éléphant de grès. Juste en face, une impressionnante arche sculptée par le vent. D’autres formations évoquent de gros champignons dont les chapeaux auraient fondu. En réalité, c’est toute la région qui regorge de décors lunaires où les rochers émergent tels d’improbables récifs dans une mer de sable.
Plus loin, sur le plateau de Gharameel, le désert s’offre à une expérience méditative du silence et de l’obscurité complète. Pourquoi ne pas apprendre à lire le ciel comme au temps des caravanes lors d’une séance d’observation des étoiles et de la voie lactée. Et lorsque le froid devient trop prenant, la soirée se poursuit sous la tente bédouine autour d’un repas traditionnel et d’un café aromatisé. Même la nuit, le désert d’Al-Ula ne cesse de faire tourner la tête.




Culture, sport et tourisme, les clés de l’ouverture
L’Arabie Saoudite est le dernier pays en date à s’ouvrir sur l’extérieur. Une ouverture axée sur la culture, le sport et le tourisme. Visa (en réalité un e-visa) facile à obtenir, libertés étendues et organisation d’événements culturels et sportifs, comme le ‘AlUla Tour’ cycliste (www.thealulatour.com), visent à séduire les voyageurs qui peuvent désormais sillonner à leur guise le pays, en voiture mais aussi à vélo (la région travaille pour devenir une destination cycliste) ou à pied en randonnée/trekking. Al Ula rêve par ailleurs de devenir le nouvel Ouarzazate du cinéma. Des studios sont en construction et les sables d’Arabie ont déjà notamment été foulés par Guy Ritchie, Gerard Butler ou encore Johnny Depp. L’accueil est chaleureux et traduit le désir de nombreux Saoudiens d’enfin entrer en contact avec le reste du monde.


Est-il éthique de voyager en Arabie Saoudite ?
Nous sommes nombreux à nous demander s’il est acceptable de voyager dans un pays souvent décrié pour le non-respect des droits humains. Comme nous l’expliquait un Saoudien, beaucoup de choses ont réellement changé et l’Arabie Saoudite n’est plus la même qu’il y a cinq ans. Et une fois sur place, le constat est le même : si la destination revient de loin en matière de libertés, elle est en pleine mutation. Aujourd’hui, les Saoudiennes ont le droit de sortir seules sans devoir être accompagnées et fini pour elles les habits couvrants obligatoires, l’interdiction de conduire ou de travailler. Elles sont de plus en plus représentées dans de nombreux métiers, y compris au niveau décisionnel. La police religieuse n’existe plus et la musique a de nouveau droit de cité. Autant de réformes bien accueillies, surtout par les jeunes qui ont connu la prison religieuse. Bien sûr il reste un certain rigorisme mais on ne se pose pas spécialement autant de questions pour d’autres destinations autocratiques auxquelles on s’est habitué comme la Chine, l’Iran, Cuba, voire même la Turquie.





